La Haye - Suite

Publié par Pierre-Olivier Sur le Mercredi 8 Septembre 2010

La Haye - Suite
Autour de la table du dîner, un groupe d’avocats venus du monde entier. Chacun confronte ses réflexes en droit romano-germanique et en common law. Le tribunal spécial pour le Liban, avant de juger quiconque, est un prodigieux laboratoire.

Et puis comme toujours on se met à parler argent. Un avocat helvétique annonce qu’il est à 600 € de l’heure. Il engage la conversation avec un québécois sur les procédures d’arbitrage devant la CCI à Paris et ses perspectives favorables pour toute la profession. Une consœur parle de sa ville, Berlin. Puis avec les africains et les anglais on est au Rwanda.

Dans ce club extraordinaire d’avocats, il y a en particulier notre confrère libanais Ayache Wehbe. Il montre ses cicatrices. Trente sept balles dans la peau, dont une dans la tête, une autre entrée dans la gorge puis ressortie en frôlant la colonne vertébrale. Deux coups de baïonnette au flanc droit – son adversaire est mort en l’embrochant. Enfin les chevilles. Il a été torturé, accroché pendant 7 heures à une poutre par les pieds avec deux crocs de boucher lui traversant les tendons, jusqu’au contre-assaut qui l’a sauvé. Il a fait la guerre de 1969 à 1982, jusqu’à devenir l’un des chefs des forces chrétiennes du Sud-Liban.

- Est-ce que parfois tu as été tenté par la lâcheté… fuir… par exemple te réfugier à Paris ?

- Entre deux folies, me répond-il, je suis resté.

Il nous dit ensuite qu’il ne croit pas à une paix fondée sur des frustrations réciproques, qu’il ne pardonnera jamais aux forces palestiniennes et autres (devenues plus tard les Hezbollah) qui ont envahi son pays, qu'à travers l’affaire Hariri ce tribunal va permettre de les condamner face à l’Histoire pour que cesse l’impunité.

- Même in absentia ?

- Oui répond-il, ce tribunal doit dire la Vérité, pour l’Histoire, ce qui permettra de se réconcilier et peut être un soulagement.

- Mais est-ce vraiment la mission d'un tribunal : juger les absents et les condamner finalement virtuellement ?

Avant de nous séparer je demande à Ayache l’autorisation de relater notre conversation. Il sourit et me dit qu’il faut raconter. C’est important pour la génération de ses trois jeunes enfants. Il me tend leurs photos et la photo de sa jeune femme. Une façon pour lui de chasser ses cauchemars de résistant miraculé.


        



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