"Le premier ministre cambodgien a toujours détesté l'idée de ce procès", interview de Pierre-Olivier Sur sur le procès DouchLe Monde - 25 juillet 2010Publié par Poscriptum le Dimanche 25 Juillet 2010
Kaing Guek Eav, dit Douch, a dirigé, sous le régime des Khmers rouges de 1975 à 1979, le centre de torture S-21. Quelque 15 000 personnes y ont été torturées et exécutées. C'est la première fois que les victimes de la terreur imposée par Pol Pot et "ses frères" peuvent faire face à leurs bourreaux. Pierre-Olivier Sur, avocat au barreau de Paris, défend les parties civiles devant un tribunal établi par le gouvernement cambodgien et les Nations unies. L'accusation a requis quarante ans de détention contre l'ancien tortionnaire. Ce procès, dont l'issue sera connue lundi matin 26 juillet, doit être suivi par quatre autres jugements à l'encontre des anciens chefs de ce régime, coupable de la mort de près de 2 millions de Cambodgiens.
A quel verdict peut-on s'attendre ? Y a-t-il un risque pour que Douch soit libéré, comme il l'a finalement demandé, le dernier jour de son procès ?
Pierre-Olivier Sur : Douch a reconnu la grande majorité des faits, la condamnation est donc normalement acquise. Cependant, il est vrai que la dernière journée d'audience pose question. Beaucoup de gens s'interrogent sur les raisons qui ont poussé l'avocat cambodgien de Douch, Kar Savuth, à positionner sa défense en rupture. Il a plaidé en indiquant qu'il ne reconnaissait pas la légitimité du tribunal, donc en appelant à la nullité du procès. Cet argument soulevé au dernier jour de l'audience s'explique peut-être par le fait que l'avocat de Douch est aussi celui du premier ministre, Hun Sen. Et l'on sait que Hun Sen a toujours détesté l'idée de ce procès, organisé par l'ONU et imposé par la communauté internationale. Pour lui, ce procès est une ingérence. On peut alors penser que Hun Sen a passé une sorte de marché avec l'avocat Kar Savuth et avec Douch. Le tribunal est composé par trois juges cambodgiens et deux juges internationaux. Les juges cambodgiens sont-ils indépendants et inamovibles, ou contraints d'obéir aux ordres de leur premier ministre ? Si l'on commence à raisonner ainsi, on peut aller jusqu'à se dire que la plaidoirie de rupture de Kar Savuth sera récompensée par un jugement extrêmement clément à l'encontre de Douch. Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous à quelques heures du verdict ? J'ai confiance, même si j'ai peur que la décision soit clémente. Il y a deux juges internationaux, et si l'on avait essayé de leur imposer quoi que ce soit, ils auraient sûrement démissionné. Evidemment je pense aux 15 000 personnes qui ont été tuées à S-21. Avec mes confrères de la partie civile, nous partageons le souhait de voir le verdict mettre un terme à une émotion qui se propage depuis quarante ans et permettre aux victimes et à leurs familles d'accomplir leur deuil. Comment les parties civiles se préparent-elles à l'annonce du verdict ? Plus l'heure avance et plus l'ambiance se tend. Les parties civiles ont très peur. Pour elles, le premier ministre est contre ce procès. Elles le considèrent comme tout-puissant et estiment, de ce fait, que la condamnation attendue n'aura pas lieu. Elles sont assez pessimistes. On a essayé de leur expliquer que le nombre d'années de prison n'était pas leur affaire, que la condamnation en elle-même était symbolique. Mais les parties civiles attendent qu'il écope du maximum. Si le scénario est différent, elles auront l'impression que quelque chose n'a pas fonctionné. Vous évoquez, dans votre livre Dans les yeux du bourreau, une "loi du silence qui a empêché le devoir de mémoire", en quoi le verdict du procès de Douch peut-il faire évoluer ce constat ? Je crois que le Cambodge a eu beaucoup de difficulté à accepter ce procès pour trois raisons. D'abord, il a été compliqué de pointer du doigt les accusés. Dans chaque famille, on vit avec le souvenir des grands-parents qui sont très souvent des bourreaux et des victimes. Les deux profils sont courants et tout ce petit monde cohabite depuis quarante ans. Ensuite, la culture bouddhiste n'accorde pas autant d'importance que la culture judéo-chrétienne aux vertus libératrices du jugement et du pardon. Et enfin, je crois que le procès est un concept très occidental. Un procès, ce sont des débats portés à l'oral. Ici, les gens s'expriment avec beaucoup de pudeur. Ils ont donc plus de mal à accepter l'exercice même du procès. J'espère donc que le verdict contribuera à faire évoluer cet état d'esprit et que ce qu'ont entrepris les parties civiles en s'engageant malgré tout dans ce processus marquera l'Histoire. Et même s'il est certain qu'une prise de conscience collective prend du temps, ce premier procès engagé par le peuple symbolise un premier pas conséquent. Cet article est également disponible sur le site du Monde.fr. A lire aussi ...
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