Oui, il faut juger les Kmers Rouges !Publié par Pierre-Olivier Sur le Vendredi 20 Août 2010
Le procès de Douch, ancien directeur du camp de la mort S-21, vient de s’achever sous les critiques, notamment rapportées dans Libération le 17 août. En tant qu'avocat des parties civiles, à l'heure où les procureurs viennent de faire appel de la peine de trente-cinq années de prison prononcée à l'encontre de l'ancien tortionnaire, j'ai le devoir de défendre le procès et le verdict.
En premier lieu, si l’organisation du procès sous l’égide du Premier ministre ancien khmer rouge Hun Sen inquiétait, rien ne semble avoir été manipulé. L’instruction du dossier, menée par le juge français Marcel Lemonde, a été exemplaire, de même que – sous nos yeux - l’audience. Elle a été conduite en indépendance par les cinq magistrats qui formaient le Tribunal. La preuve : la juge néo-zélandaise et le juge français Jean-Marc Lavergne n’ont pas démissionné. Tout s’est déroulé sous l’œil d’une presse cambodgienne (télévision, radio, journaux) extrêmement présente, critique et donc libre. Deuxièmement, l’intérêt de la population a certes semblé marginal au début du procès. Moins de 100 victimes ou familles de victimes se sont constituées partie civile tandis qu’on reproche à Douch d’avoir éliminé jusqu’à 17.000 personnes ! Pourtant, au fil des soixante-dix audiences, 30.000 cambodgiens se sont se déplacés jusqu’au Tribunal. Et le bureau des victimes décompte plus de 2.500 constitutions de parties civiles pour le deuxième procès (Nuon Chea, Ieng Sary, Ieng Thirit et Khieu Samphan). Ainsi, un seuil de conscience non négligeable est désormais franchi. Chacun a œuvré dans ce sens : le cinéaste Rithy Panh, les ONG, et les médias locaux. Un travail considérable a été accompli dans tout le pays, jusqu’au plus profond des rizières et des forêts, en remontant, chaque jour un peu plus, le cours du Mékong… Cela s’est concrétisé par l’intégration du génocide dans les programmes d’histoire. Tout procès est une œuvre catharsisitique avec une unité de temps, une unité de lieu et une unité d’action, destinée à combler la faille du contrat social résultant d’une infraction. C’est vrai lorsqu’on juge un voleur de scooter, et c’est vrai aussi lorsqu’on juge un criminel contre l’humanité – sauf que dans cette hypothèse la justice est rendue « au nom de la communauté universelle »… Ici, c’est un ancien dirigeant khmer rouge qu’on jugeait. Douch était au troisième rang dans la pyramide décisionnelle que constituait l’Angkar. Il était suffisamment puissant pour négocier la liberté de François Bizot avec Ta Mok dit le boucher (qui ne sera pas jugé du fait de son décès en 2006), et suffisamment méticuleux pour relire tous les procès verbaux de faux-aveux arrachés sous la torture et les annoter un à un d’un coup de crayon rouge ou bleu, selon qu’il fallait envoyer à la mort tout de suite ou plus tard. Une fois la période khmer rouge passée, Douch s’est caché en Chine et au Cambodge. Il a abandonné le bouddhisme pour choisir la religion chrétienne. Et recherchant soit la transcendance du pardon, soit la connivence avec l’Occident vainqueur, il s’est présenté au Tribunal complètement repenti… jusqu’au dernier jour du procès où se réincarnant dans le khmer rouge qu’il était, il a plaidé l’acquittement en forme de rupture. Certains ont parié que ce revirement était dicté par Hun Sen. Mais non, Douch redevenait Douch, tout simplement ! Et comme tel, il pouvait être jugé dans la complexité de toutes les facettes de ce personnage extraordinaire qui, pour nous séduire ou nous manipuler, n’hésitait pas à citer, par cœur en français, les dix derniers vers de La mort du Loup d’Alfred de Vigny. Ainsi l’accusé était-il intelligent, cultivé, retord… au point qu’à lui seul, il a donné un sens au procès, que l’histoire des grands procès retiendra ! Aujourd’hui, les victimes doivent se féliciter de le savoir jugé et condamné. Estampillé face à l’Histoire : criminel contre l’humanité. Peu importe alors le quantum de la peine. Car de toute façon l’extrême douleur des parties civiles n’a pas de correspondance en termes d’années de prison. D’ailleurs, on ne sait jamais combien un condamné restera à l’ombre puisqu’il faut toujours effectuer une comptabilité complexe pour retirer de la peine prononcée le temps de détention provisoire, les remises automatiques, les remises facultatives, la grâce éventuelle et savoir ce qu’un jour le juge d’application des peines décidera… D’où l’impérieuse nécessité de se situer au-delà de tout calcul de cette nature. L’important est que Douch soit condamné et qu’il finisse – probablement - ses jours en prison. C’est ce que pensent Monsieur Savrith Ou, pour la mémoire de son frère et le peintre Vann Nath, survivant de S-21. Inaugurant au Cambodge la particularité du droit français qui permet de se constituer partie civile en droit pénal international -ce qui n’était le cas ni à Tokyo, ni à Nuremberg, ni à Jérusalem, ni devant la CPI - les familles savent que désormais leurs noms figurent sur la décision de justice rendue au nom de la communauté universelle. Comme sur le marbre d’une plaque commémorative. Chacun est à sa juste place : la perpétuité des victimes, l’ombre du bourreau. Pierre-Olivier Sur A lire aussi ...
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