Palais Littéraire et Prix Fémina !Publié par Pierre-Olivier Sur le Mercredi 20 Octobre 2010
Ce soir "Dans les yeux du bourreau" au Palais Littéraire (20h45 à la bibliothèque de l'Ordre).
Le jury du Prix Femina a publié aujourd'hui sa dernière sélection de romans français et étrangers et d'essais en vue des récompenses qui seront décernées le 2 novembre, à 13h à l'hôtel Crillon. Voici la liste des Essais sélectionnés : - Mohamed Aïssaoui pour "L'affaire de l'esclave Furcy" (Gallimard) - Raphaëlle Bacqué pour "Le dernier mort de Mitterrand" (Grasset) - Evelyne Bloch-Dano pour "Le dernier amour de George Sand" (Grasset) - René de Ceccatty pour "Alberto Moravia" (Flammarion) - Pierre-Olivier Sur pour "Dans les yeux du bourreau" (Lattès) !!! - Jean-Didier Vincent pour "Elysée Reclus" (Fayard) Et voici une critque du livre, par la philosophe Rosine Lapresle : Il y a dans les grands crimes collectifs quelque chose qui est à proprement parler impensable. Ils dépassent l’imagination, et la raison elle-même s’y heurte à l’infini. Quand, au prix d’un travail douloureux et volontairement obsessionnel, la connaissance des événements aura progressé jusqu’à leur reconstitution parfaite dans les moindres détails ; quand une lumière crue en aura éclairé les causes, et les causes des causes -dans leur enchevêtrement inexorable ; quand on aura tout découvert du calendrier de l’horreur en ayant contenu une à une les émotions susceptibles d’entraver cette recherche, le crime contre l’humanité n’en restera pas moins impensable, résiduellement impensable, pourrait-on dire, mais non moins essentiellement . Les informations, les descriptions et même les explications sont nécessaires, mais ce qu’elles permettent, ce n’est pas de le comprendre. Tout au contraire : plus on le connaît, moins on le comprend. Le crime contre l’humanité inflige à l’esprit un questionnement torturant et sans fin. Par là il acquiert une dimension d’éternité. Le devoir de mémoire se définit donc comme un effort nécessaire et désespéré pour penser l’impensable grâce à un travail méthodique et courageux qui de preuve en preuve conduit l’esprit à s’incliner douloureusement devant la dimension d’éternité propre au crime contre l’humanité. De l’enquête à la métaphysique il n’y a ici qu’un pas. C’est l’une de ces recherches rigoureuses et fondatrices de mémoire que Pierre-Olivier Sur a menée au Cambodge où il fut, au procès des Kmers rouges, l’un des avocats des victimes de Douch. Il publie un petit livre au récit implacable, entrecoupé de preuves à l’appui, de dépositions, de comptes-rendus d’audience plus insoutenables les uns que les autres. Pierre-Olivier Sur veut que l’on sache ce que fut le génocide des Cambodgiens, qu’on le voie, qu’on le touche, qu’on l’entende. Et de page en page apparaît la vie quotidienne du camp d’extermination en même temps que l’incompréhensible désastre d’un crime contre l’humanité. Dans les yeux du bourreau, personne jamais ne trouvera l’indication d’aucun sens. La dernière déclaration de Douch sera instructive à cet égard : Pierre-Olivier Sur l’observera avec stupeur et dégoût défendre « l’amour du travail bien fait ». Le plus grand mérite de cet essai est certainement d’œuvrer contre le mensonge, l’oubli, le déni de la réalité dont on sait trop comme ils s’opposent à la conscience du crime contre l’humanité. Et lorsqu’il promeut au contraire l’ambition de dire, révéler, dévoiler (au monde entier et pour toujours), lorsqu’il affirme le devoir et l’espoir de vouloir regarder –et faire regarder- dans les yeux du bourreau, le travail de l’avocat entre subtilement en résonnance avec l’éthique et la réflexion psychanalytiques les plus exigeantes. Mais la véritable originalité du livre de Pierre-Olivier Sur est encore ailleurs : c’est une double enquête, sur le génocide bien sûr, mais aussi et d’abord sur le silence qui accompagne ou qui suit le génocide, et qui en est comme l’ombre. Un tiers des Cambodgiens sont morts, aucune famille cambodgienne n’a été épargnée, il est juridiquement possible pour les victimes de se constituer partie civile, et pour autant, personne ne veut témoigner. Le livre naîtra de cette « frustration d’avocat » et Pierre-Olivier Sur s’attaquera au génocide par le silence qu’il engendre. Le plan de l’ouvrage est à cet égard éloquent : huit chapitres dont les sept premiers disent chacun l’une de ces mauvaises raisons de se taire : « parce qu’on ne peut être à la fois victime et bourreau… » ; « parce qu’on ne juge pas un fantôme… » ; « parce que les victimes ne peuvent demander ni peine de prison ni argent… » ; « parce que le tribunal est un théâtre… » ; « parce que c’est un procès de complaisance… » ; « parce qu’un procès, après tout, ce ne sont que des mots… ». La difficile enquête que mènera au Cambodge Pierre-Olivier Sur lui permettra à chaque fois de passer de la cause du silence à ce que le silence dissimule. Le crime contre l’humanité est impensable, c’est une forteresse éternelle et imprenable. Mais le silence qui l’entoure ne l’est pas, ou l’est moins. Toutes les victimes s’y sont heurtées comme à un mystère horrible –un mystère, ce qui désigne en grec, non pas ce qui est inaccessible mais ce que l’on se chuchote. Le silence qui protège est aussi le silence qui trahit, son analyse permet d’avancer, il est en soi un nouvel objet d’étude, et c’est à cette métaphysique du silence coextensif au crime contre l’humanité qu’introduit l’enquête de Pierre-Olivier Sur. Rosine Lapresle Nouveau commentaire :
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