Quand la 17ème chambre a des allures de cour d’assises

Publié par Clémence Witt le Jeudi 10 Février 2011

Le procès en diffamation opposant Karim Achoui au commissaire Lapeyre aurait dû se tenir les 3 et 4 février derniers.

Sur le banc des prévenus, l’auteur de L’avocat à abattre, journalistes et grands patrons de presse. De l’autre côté, le commissaire Lapeyre, publiquement désigné comme le commanditaire d’une chasse à l’homme.

Mais la célèbre 17ème chambre correctionnelle du tribunal de Paris est devenue le théâtre de cet autre procès. Celui des auteurs de la tentative d’assassinat dont Karim Achoui a été victime le 22 juin 2007, l’affaire invraisemblable d’un avocat sulfureux pris pour cible par un tireur en plein Paris.

Le moyen de défense principal sera celui de la bonne foi. Pour l’apprécier, les magistrats essaient de comprendre le contexte de la publication de L’avocat à abattre et de sa promotion dans les media.

Alors le premier jour, on parle des faits. De la chronologie inquiétante du mois de juin 2007, du flot d’appels entre le commissaire Lapeyre et celui que Karim Achoui identifiera comme le tireur présumé, de leur course folle sur les trottoirs du 7ème arrondissement. Le débat s’anime autour de la différence entre un « indic’ » et une « source » et se passionne pour l’utilisation par la police de ces « voyous » lors d’enquêtes sensibles. Il s’affole lorsqu’on évoque l’animosité des « flics » envers l’ex-avocat des frères Hornec et se crispe au sujet de l’infiltration potentielle de son cabinet.

« Le tribunal connaît les hommes ». C’est ce que Thibault de Montbrial énonçait dans sa plaidoirie pour le commissaire Lapeyre, et pourtant…

Deux personnages et deux univers s’affrontent. L’un, à la réputation sulfureuse, récemment radié du Barreau de Paris, cintré dans un de ses traditionnels costumes dernier cri, doté d’une éloquence et d’une assurance rares. L’autre, homme ordinaire, promu commissaire très jeune, semblant flotter dans un costume trop grand acheté pour l’occasion, à la diction laborieuse.

La conviction des magistrats devient extrêmement volatile.

Du bon père de famille, le commissaire Lapeyre semble soudain suspect lorsqu’il est déstabilisé par l’interrogatoire de la défense. Les rôles s’inversent dangereusement. Karim Achoui pourrait être la victime d’un terrible complot. Et il y a ce regard féroce, de lion. Celui que Karim Achoui assène sans relâche au plaignant et à son avocat. L’ambiance est électrique. A la barre, le commissaire laisse échapper un sanglot. Karim Achoui explose. « Vous êtes un menteur » hurle-t-il au commissaire. L’invective résonne comme un écho. En face, le plaignant est sans voix. Inlassablement réfugié derrière le secret professionnel, il exige que sa réputation soit lavée de ce « soupçon poisseux ».

Et si, comme l’écrivait Jean Genet, le thème central de la pièce était l’illusion ?

Le second jour, on fait du droit. Et pourtant, l’audience s’ouvre par un échange de propos violents entre la défense et le plaignant. Le ton est donné. Le decorum de la 17ème chambre ne résistera pas à la tension.

La crème des avocats parisiens de la presse se succède à la barre. Ils s’interrogent, se répondent et se contredisent. Ceux qui défendent journalistes et patrons de presse soutiennent entre les lignes leur ancien confrère.

On évoque la célèbre jurisprudence Metzner contre Kiejman du 20 octobre 2010, le difficile équilibre entre la liberté d’expression, le but légitime d’information du public « sur les derniers rebondissements d’un dossier au retentissement national », et la réputation d’un homme présumé innocent, le commissaire Lapeyre.

Le ministère public a requis la relaxe des journalistes et la condamnation de Karim Achoui. Le jugement sera rendu le 25 mars.



        

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